Harlem, après la tempête : les tresseuses ouest-africaines entre survie et renaissance
Avant la pandémie, les salons de tressage ouest-africains de Harlem vibraient au rythme des conversations, des rires et des sons venus du continent. Ces espaces colorés de la 125e rue n’étaient pas seulement des lieux de beauté : ils étaient des refuges communautaires, des centres d’échanges, et souvent un petit morceau d’Afrique au cœur de New York. On vient y tresser ses cheveux, bien sûr, mais aussi partager des nouvelles, acheter des bijoux artisanaux, sentir l’odeur des lotions au beurre de karité, et surtout retrouver une chaleur humaine.
« Je viens à la 125e rue pour bien plus que le travail », confie Bintou, une tresseuse ivoirienne. « Ici, je ris, je parle, j’oublie le stress. C’est ma famille. C’est ce qui se rapproche le plus de l’Afrique. »
Quand la pandémie a tout arrêté
Puis le silence est tombé. En mars 2020, la ville de New York annonçait son premier cas de COVID-19. Les portes des salons se sont refermées. En quelques semaines, des centaines de tresseuses, presque toutes originaires d’Afrique de l’Ouest, se sont retrouvées sans revenus.
Un rapport a révélé que près de la moitié des résidents nés à l’étranger avaient perdu leur emploi pendant cette période. Pour ces femmes, souvent sans sécurité sociale ni emploi stable, la fermeture des salons a été un coup dur, économique et moral. Certaines ont tenté de rebondir, comme Mariam*, une tresseuse gambienne installée à Harlem depuis plus de vingt ans. « Quand le gouverneur Cuomo a annoncé la fermeture, j’ai paniqué », se souvient-elle. « Je n’avais jamais imaginé que mon métier pouvait s’arrêter du jour au lendemain. »
Elle a alors trouvé un poste d’agent d’entretien au sein de la New York City Housing Authority. Un emploi stable, avec un salaire régulier et des avantages sociaux. « J’aime le tressage, mais la stabilité, c’est un soulagement. », a dit Fatoumata Diallo, ressortissante Burkina Faso, qui a immigrée au États-Unis D’Amérique en 2016.
Un métier en mutation
Le tressage, métier transmis de mère en fille, repose sur le talent manuel, la patience et la passion. Mais il est aussi épuisant : longues heures assises, gestes répétitifs, manque de protection sociale. Avec le temps, certaines tresseuses vieillissantes peinent à maintenir le rythme d’autrefois. « C’est beaucoup de travail, pour peu d’argent. Je vieillis, mes mains me font mal », soupire Mariam. Pendant la pandémie, de nombreuses clientes ont appris à se coiffer elles-mêmes grâce à YouTube et Instagram. D’autres, confrontés à des difficultés financières, ont renoncé à des coiffures jugées trop coûteuses : entre 70 $ pour des tresses simples et jusqu’à 200 $ pour des box tresses sans nœuds, réalisées en huit heures ou plus.
Même après la réouverture des salons en juin 2020, l’activité n’a jamais vraiment retrouvé son niveau d’avant-crise. « Les masques, les règles de distanciation, les clients absents… tout a changé », explique Maimouna Dièye, responsable du programme à African Communities Together, une organisation communautaire de Harlem.
Entre résilience et réinvention
Pour beaucoup, la pandémie a été une épreuve… mais aussi un moment de réinvention.
Certaines tresseuses ont commencé à proposer des services à domicile, d’autres ont ouvert des micro-boutiques en ligne pour vendre des produits capillaires et accessoires africains. Quelques-unes se forment aujourd’hui à la gestion, au marketing ou à l’esthétique moderne, cherchant à diversifier leurs sources de revenus.
« Nos tresseuses ont toujours été des battantes », affirme Maimouna. « Elles ont transformé une tradition africaine en un art reconnu dans toute l’Amérique. Aujourd’hui, elles apprennent à transformer cette passion en un avenir durable. »
Harlem, toujours battant
Sur la 125e rue, la vie reprend peu à peu. Les salons rouvrent, les conversations reprennent, les rires se mêlent à la musique africaine. Le tressage reste un symbole d’identité, de beauté, mais aussi de solidarité féminine.
Dans chaque mèche tressée, il y a une histoire de courage, de migration et d’espoir. Bintou, Mariam, et tant d’autres continuent de tresser — non seulement des cheveux, mais aussi les liens d’une communauté résiliente qui, malgré les tempêtes, refuse de se défaire.
Par Kizzy Magazine
